Ceci n’est pas une guerre

On faisait allusion dans le billet précédent à la rhétorique militaire qui a envahi le discours des politiques et des média, comme si c’était la seule façon de mobiliser les ressources humaines et matérielles, de pousser tout le monde et chacun à sortir de sa zone de confort pour monter au front des urgences ou apporter à l’arrière un soutien logistique, prendre des risques, sacrifier l’individuel au profit du collectif.

La mobilisation est évidente et les choix terribles pour les travailleurs de la santé qui sont au front des urgences, le risque réel et la peur au ventre justifiée pour tous ceux qui doivent continuer, sans véritable protection, les tâches logistiques ingrates que sont le nettoyage, l’approvisionnement, toutes méprisées en temps normal et dont on semble mesurer soudain l’importance vitale. Mais avons-nous besoin pour en parler et les soutenir de battre le tambour et de sonner les trompettes de temps révolus?

En même temps, la plus haute forme de civisme, pour la majorité qui n’est pas mobilisée, serait de rester chez soi, et de pratiquer la distanciation sociale, expression terriblement dangereuse. Étrange guerre, en vérité, ou la mobilisation signifie pour la majorité d’entre nous l’immobilisation, ou être solidaire signifie rester à distance, plongeant le plus grand nombre dans un mélange anxiogène de crainte diffuse de l’autre et de sentiment d’inutilité.

Car la dérive que l’on voit poindre partout est que cette peur de l’ennemi invisible et fourbe se mue en défiance de l’autre qui est susceptible de le porter, et que la rhétorique de guerre au lieu de nous unir exacerbe l’individualisme viscéral que notre civilisation marchande a généralisé depuis un demi-siècle. Il n’est qu’à voir la ruée sur les rayons des supermarchés ou ailleurs sur les magasins d’armement, la désertion des villes par les nantis de résidences secondaires, et de façon générale les portes qui se ferment, les relations qu’on pensait solides et qui se replient sur elles-mêmes, ne répondent plus au téléphone, chacune et chacun trouvera des exemples hélas dans son entourage.

Il est urgent d’imaginer un autre discours que celui qui a jeté nos pères et nos grands-pères les uns contre les autres sur les champs de bataille, en faisant appel à une anachronique unité nationale alors que le virus se moque éperdument de toutes nos frontières et de toutes nos divisions. On accuse à juste titre la mondialisation qui a favorisé sa propagation rapide, mais la pandémie doit nous rappeler surtout à l’évidence de notre patrimoine génétique commun, du fait que nous sommes tous peu ou prou cousins.

Mobilisation, certes. Mais il est temps de revisiter le fameux aphorisme « la mobilisation n’est pas la guerre« . Le virus n’est pas un ennemi, pas plus que ne le sont les ouragans ou les tremblements de terre. Un ennemi ne peut être que l’autre humain, pour faire la guerre il faut être d’une certaine façon sur pied d’égalité. Le virus ne fait pas la guerre, il fait aveuglément et obstinément ce que font tous les vivants depuis la nuit des temps : dupliquer son code, se reproduire, occuper le terrain. N’est-ce pas ce que nous faisons nous-mêmes? N’avons-nous pas pris un peu trop de place sur cette planète, au détriment des autres vivants? Puisse ce retour de bâton brutal nous faire prendre conscience aussi de cela…

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