Des mots chargés de futur

Donc nous sommes en guerre, et la sémantique militaire a envahi le discours des politiques et des médias. Cette guerre, bien sûr, n’a pas grand-chose à voir avec celle que nos grands-pères ont connu dans l’enfer de Verdun, et nous savons bien que ni barbelés ni bombes n’arrêteront l’assaillant. Pourtant, par un réflexe millénaire nous fermons les frontières, geste qui peut paraître assez dérisoire quand l’ennemi invisible et sournois est déjà également présent des deux côtés.

Mais ce n’est pas mon propos ici de prétendre dire ce qu’il serait judicieux de faire ou ne pas faire en la circonstance. Les donneurs de leçons s’en chargent à loisir, confinés qu’ils sont sur leur canapé ou le jardin de leur maison de campagne à rédiger de pathétiques journaux de confinement. Alors que ceux qui connaissent le mieux le sujet, les vrais experts, avouent humblement leur incapacité à prévoir vers quels rivages la tempête nous pousse, et que les vrais soldats, celles et ceux qui sont au front des urgences font du mieux qu’ils peuvent, et n’ont guère le temps de s’arrêter pour parler, alors qu’ils auraient tant à dire.

Alors, que doit faire le tisseur de mots, confiné lui aussi? Sans doute se taire, se fondre dans le silence improbable qui s’abat sur les villes et les villages, tout le bruit semblant avoir quitté l’espace de la vraie vie pour rejoindre le brouhaha généralisé qui submerge les réseaux.

Ou simplement continuer à écrire dans le secret du silence en défiant la noirceur des temps, à lancer au travers du ciel de la page en direction d’improbables futurs, des passerelles fragiles de mots.

Puisque aujourd’hui comme naguère nous regardons en face les vertigineux yeux clairs de la mort, les seuls mots chargés de futur qui nous restent sont ceux de la poésie, ceux qui disent les vérités : les terribles, barbares, amoureuses cruautés.

La poesía es un arma cargada de futuro criait Gabriel Celaya dans l’Espagne meurtie de 1955. Il est temps de relire dans sa langue originale ce texte magnifique ou de le réécouter, superbement chanté par Paco Ibañez.

 

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