Eloge de la diffusion

À l’entrée de la bibliothèque municipale de mon village est installée une table. Chacun peut y déposer ou prendre ce qu’il veut, pas de règles explicites, pas de fiches, pas de registre, juste un panneau « Servez-vous » au-dessus de la table. Les livres vont et viennent au gré des mains, vagues passagères qui apportent, enlèvent, déplacent les livres tels autant d’épaves sur la laisse de haute mer. Ici comme là-bas le coureur de grève trouvera beaucoup de choses sans intérêt et quelques trésors.

J’y ai ramassé la semaine dernière la Trilogie new-yorkaise de Paul Auster, livre(s) et auteur inconnus de moi auparavant. Trois petits livres de poche un peu jaunis et écornés, une trouvaille dont la lecture me régale ces jours-ci. La version originale de cette trilogie a été publiée entre 1985 et 1986, et la traduction française parait chez Actes Sud deux ans plus tard. L’édition que j’ai entre les mains date de 1998. Il aura donc fallu plus d’une trentaine d’années pour que ce livre diffuse jusqu’à moi.

J’aime ce mot diffusion qui rime avec fusion, effusion, confusion, tous états dans lesquels un bon livre peut vous mettre. On parle souvent aujourd’hui de diffusion d’un livre pour parler en fait de sa distribution commerciale en tant que produit. Je veux ici considérer la diffusion dans son sens physique, thermodynamique, tel qu’on l’applique à la lumière où à la chaleur, une propagation un peu aléatoire dans toutes les directions à partir d’une source, et c’est bien de cette façon-là que les livres de Paul Auster sont arrivés jusqu’à moi.

Un livre qui (se) diffuse, c’est un phénomène organique dont les occasions et les moments sont multiformes. C’est un lecteur qui recommande le livre, le prête (et on sait qu’un livre prêté est rarement rendu), qui le laisse traîner, le lit en public et quelqu’un au passage attrape le titre, c’est une chronique lue dans un journal, entendue à la radio, lue sur un blog, une découverte en flânant dans une librairie, un bouquiniste, une bibliothèque, en fouillant dans les placards d’un fond de grenier ou les répertoires oubliés d’un disque dur.

Au-delà des premiers temps bruyants de la publication, de la distribution, de la promotion, du succès plus ou moins grand mais toujours fugitif dans ce monde en quête absurde de nouveauté perpétuelle, le livre, objet diffus qui est tout sauf un produit, échappe à son obsolescence programmée en pénétrant dans l’épaisseur silencieuse du monde et du temps, comme la chaleur dans la profondeur des roches, lentement, obstinément. Et c’est bien là pour lui et pour nous le plus durable et le meilleur des modes d’existence.

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