Tout ce bleu n’est pas de la même encre

Voilà bientôt dix ans qu’on nous promet la mort du Web, tué par les applications. Nous sommes heureusement encore un bon nombre à faire de la résistance, continuant à tisser cette toile qui nous fait rêver depuis ses débuts, un espace illimité de lecture et d’écriture, une bibliothèque universelle où l’on peut naviguer sans limites, et à laquelle tout un chacun peut contribuer. Bien sûr, la situation décrite par l’article cité plus haut n’a fait qu’empirer. La connexion aux ressources et services en ligne se fait de plus en plus via les grands enclos propriétaires des GAFA, et les jeunes générations « connectées »  à leur smartphone 24h/24 7j/7 ne savent plus ce que c’est que le Web, et encore moins l’hypertexte.

Pourtant, non seulement ce Web-là n’est pas mort mais il gagne globalement en qualité, comme le constate fort justement cet article d’Agoravox. Le brouhaha originel des sites ma-vie-mes-chats s’est naturellement évacué vers les réseaux sociaux. Et la blogosphère en particulier, décantée de tout ce bruit de fond m’as-tu-vu, continue à offrir nombre de contenus de qualité, pertinents, bien écrits, et bardés de liens pour aller plus loin. Voici à titre d’illustration deux pages extraites de mes lectures du week-end, et qui mises sur la même page ici s’en trouvent de fait tissées ensemble par la magie des liens bleus

La première lecture, sous la plume (acérée) d’Aliocha, s’intitule Vous avez dit connecté? Un coup de gueule salutaire contre la supercherie de la soi-disant communication généralisée dans un monde socialement de plus en plus déconnecté. Comme toujours, l’analyse d’Aliocha tape où ça fait mal. Mais il serait dommage quand même qu’elle jette son bébé-blog avec l’eau sale du bain de la com’. Car il participe de la connexion, la vraie, celle dont on vous cause ici. Une connexion lente, réfléchie, durable. Celle du texte, des idées, des mots qui ont du sens. J’ai découvert aussi sur son blog avec délectation un petit conte paru début 2018, Mot à maux, qui fait singulièrement écho à un billet paru ici à la même époque.

La deuxième lecture, un peu plus longue à mâcher que le billet précédent, sur l’excellent site Fabula, est intitulé Ce que l’auteur fait à son lecteur (que son texte ne fait pas tout seul). Raphaël Baroni, chercheur du Fonds national suisse à l’Université de Fribourg, explore très en profondeur la nécessité pour le lecteur de se figurer l’identité de l’auteur. Il n’y a pas, nous dit-il, de lecture possible, en tout cas pas de lecture intelligente, d’un texte sans contexte qui serait un objet sans sujet. L’identité de l’auteur, sa vie, ou du moins l’idée, la figure que le lecteur s’en fait, est un élément fondamental de la compréhension du texte. Une lecture qui m’a renvoyé à ce débat un peu ancien avec Elen Brig Koridwen sur le caractère autobiographique de la fiction. Je reviendrai là-dessus dans un prochain billet.

Beaucoup de grain à moudre en tout cas pour les lecteurs comme pour les auteurs de fiction, ou ceux qui tissent le Brave New Text comme le nomme Teodora Petkova, et qui selon sa jolie métaphore nécessite les mêmes ingrédients qu’un bon mariage à l’anglaise.

Something old, something new, 
Something borrowed, something blue.

D’ailleurs, savez-vous pourquoi les liens hypertexte sont bleus par défaut? Voici une explication … que je vous laisse savourer! On peut aussi chercher la réponse du côté de Jean-Michel Maulpoix dans son Histoire de bleu.

Tout ce bleu n’est pas de même encre.

On y discerne vaguement des étages et des sortes d’appartements, avec leurs numéros, leurs familles de conditions diverses, leurs papiers peints, leurs photographies, leurs vacances dans les Alpes et leurs terrasses sur l’Atlantique, les satisfactions ordinaires et les complications de leurs vies. La condition du bleu n’est pas la même selon la place qu’il occupe dans l’échelle des êtres, des teintes et des croyances. Les plus humbles se contentent des étages inférieurs avec leurs papiers gras et leurs graffitis : ils ne grimpent guère plus haut que les toits hérissés d’antennes. Les plus heureux volent parfois dans un impeccable azur et jettent sur les cités humaines ce beau regard panoramique qui distrayait autrefois les dieux.

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