La fache cachée des pierres

J’ai lu un certain nombre de fois, sous la plume d’auteurs dont l’écriture est tout sauf superficielle, un regret un peu amer de voir le commun des lecteurs passer à côté de toutes les choses subtilement glissées à grande douleur d’écriture entre les lignes de leur prose, références littéraires, historiques, poétiques, musicales et autres messages philosophiques subliminaux. À quoi bon s’échiner ainsi pour des abrutis qui lisent à toute vitesse et au premier degré, bref, comme des cochons? Qu’ils aillent donc lire ce qui est écrit de la même manière par leurs congénères, il y en a plein les vitrines.

Bien écrire aujourd’hui, ce serait donc forcément donner (et pourquoi pas, soyons fous, essayer de vendre) de la confiture aux cochons? Il semblerait. Sauf que celui qui lit comme un cochon n’est pas obligé de pourrir la lecture des autres (contrairement à celui qui met son groin dans le pot de confiture). À condition, bien sûr, que cet autre, le lecteur qui sait lire entre les lignes, qui savoure la poésie, médite les messages (quitte à quelquefois ne pas aller au bout du livre, arrêté sur un moment de grâce et de peur que la suite ne le déçoive) que ce lecteur idéal, donc, garde son innocence et n’écoute pas avant de lire ce qu’en disent les cochons susdits.

Si on publie, c’est qu’on croit que ce lecteur-là existe quelque part, même si on ne le saura jamais, parce que ce sera dans un siècle ou à l’autre bout du monde, et qu’en plus ce lecteur-là a le plaisir taiseux, trop timide ou trop bien élevé pour contacter l’auteur et le remercier, ou pensant que celui-ci sera informé de sa lecture par une vibration mystérieuse de l’éther, une perturbation dans la Force, une correspondance mystique des âmes (pour ceux qui croient à ce genre de choses).

Mon père prétendait que les bâtisseurs de cathédrales ornaient parfois les faces des pierres destinées à être cachées dans l’épaisseur des murs avec un soin bien plus grand que pour les faces qui seraient visibles du dehors par les simples humains, ces plus belles faces des pierres étant ainsi réservées, dans l’épaisseur de l’édifice, au seul regard de la divinité.

Je n’ai pas réussi à retrouver cette histoire sur Internet même à l’aide de mon ami Google, qui m’a pourtant entraîné sur moult pistes ésotériques plus ou moins crédibles, que j’éviterai de citer ici pour ne pas risquer de voir le vieil agnostique que je suis être pris pour un illuminé. Et mon père, disparu juste avant l’invention du Web, n’est malheureusement plus là pour que je lui demande ses sources.

Qu’importe… Se non è vero è bene trovato. Et qu’il soit caché entre les lignes ou dans l’épaisseur des pierres, l’essentiel est invisible pour les yeux. Et tant qu’il y aura des auteurs qui mettront cet essentiel au centre de leur écriture, la littérature sera vivante. Et ce quels que soient leur notoriété, leurs chiffres de ventes, qu’ils soient auto-édités ou vendus à une maison, connus ou pas, publiés de façon confidentielle ou étalés sur les têtes de gondole, qu’ils parlent dans les média ou dans les salons ou qu’ils se cachent dans le silence et n’écrivent qu’un livre de toute leur vie.

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