Un roman sans mort?

J’avais déjà évoqué naguère cette question dans une non-chronique. Comme on l’a vu dans le billet précédent, l’écriture et surtout la publication d’un roman sont susceptibles de blesser des personnes bien réelles, directement ou non, volontairement ou non, consciemment ou non, et l’auteur se doit d’en être conscient et d’y mettre les limites que sa morale exige. Devrait-il prendre les mêmes précautions avec ses personnages, si ces derniers sont des purs produits de son imagination? La formule rituelle toute ressemblance avec l’autorise-t-il à les soumettre à des traitements inhumains et dégradants, à les massacrer un par un ou par paquets de mille, sans crainte d’être poursuivi pour crimes contre l’humanité?

Les auteurs chevronnés trouveront sans doute qu’il s’agit là d’un scrupule touchant de débutant, et me diront que l’écriture c’est comme à la guerre ; la souffrance et les morts, on s’habitue, on n’a pas le choix. Car y a-t-il vraiment de (bons?) romans sans mort de l’un ou l’autre de ses personnages? Et si on a la politesse de ne pas mourir au premier plan du récit, en direct, on le fait pudiquement dans les coulisses comme dans le théâtre classique, hors champ comme au cinéma, et d’autres racontent cette mort, récit dans le récit. Et si l’on ne meurt pas, on parle de sa mort inéluctable, de celle d’un parent, d’un proche, d’un amour, et du temps qui moissonne en saison tout être et toute chose.

Bref, un roman sans la mort, c’est comme une fourmi de dix-huit mètres, ça n’existe pas! J’ai posé comme un défi à un petit groupe d’auteurs et lecteurs de me trouver des exemples de (bons) romans desquels la mort serait totalement absente. La plupart ont séché (comme moi), mais ont fini par dénicher quelques exemples, sans mettre leur tête à couper (c’est le cas de le dire) que le sujet ne soit pas abordé quelque part au détour d’une page. On m’a proposé entre autres les Fruits d’or de Nathalie Sarraute (un cas limite, puisque le personnage du roman est un roman), ou La Modification de Michel Butor, autre avatar du Nouveau Roman. Des romans aussi exotiques pour le commun des lecteurs que la fourmi de l’ami Desnos.

Donc, il faut croire que les vers du magnifique poème de Gabriel Celaya La poesia es un arma cargada de futuro, dont l’interprétation par Paco Ibáñez me donne toujours le frisson près de cinquante ans après la première écoute, s’appliquent aussi bien au roman qu’à la poésie.

cuando se miran de frente 
los vertiginosos ojos claros de la muerte, 
se dicen las verdades: 
las bárbaras, terribles, amorosas crueldades.

Le personnage de roman devrait donc lui aussi regarder en face les vertigineux yeux clairs de la mort pour que se disent les vérités, les barbares, terribles, amoureuses cruautés? Il semblerait bien. Pour cela, il faut sans doute que l’auteur lui même ait affronté ce regard, sauf à éliminer ses personnages sans état d’âme, sans vraiment les regarder, comme un tueur à gages. D’ailleurs certains ne s’en privent pas, qui semblent penser que les chiffres de leurs ventes seront proportionnels au nombre de cadavres transpercés par leur plume.

Je ne suis pas vraiment vénal, vous le savez, et le regard de la camarde ne m’est pas particulièrement sympathique. Donc voilà, je l’avoue, j’ai du mal à faire mourir mes personnages. Dans Parure des Songes, il y avait plusieurs morts brutales dont l’écriture m’avait coûté. Mais là c’est pire, dans la suite Outre-légende au bout de quelque cent-quarante pages je n’ai encore réussi à tuer personne. En fait aucun de mes personnages ne semble disposé à faire le grand saut pour le moment, et je ne me sens pas le cœur de désigner un volontaire. Je n’ai même pas sous la main un vrai méchant qu’on pourrait liquider avec délectation. Du coup l’écriture est en panne de vent en attendant que quelqu’un se décide. Et plus le temps passe, plus j’envisage avec une vague inquiétude le cas où cela durerait jusqu’à l’épilogue.

Eh! Pourquoi pas?

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