Peut-on tout écrire?

Encore un chengyu pour commencer, je ne me lasse pas de ces condensés de culture chinoise. Et même deux pour le prix d’un, je suis d’humeur généreuse.

书不尽言, 言不尽意
shū bù jìn yán, yán bù jìn yì

On emploie en chinois poli l’une ou l’autre de ces formules pour terminer un courrier. Traduction courte : la lettre n’épuise pas la parole, la parole n’épuise pas la pensée. La traduction de 意 par « pensée » est un peu réductrice, ce n’est pas que la pensée cérébrale, c’est aussi l’intention, le désir, la signification profonde. Autrement dit : je n’écris pas tout ce que je pourrais dire, je ne dis pas tout ce que j’ai sur le cœur.

Ce double filtre, de la pensée à la parole, et de la parole à l’écriture, on peut, et on doit il me semble, le comprendre à la fois en termes de ce qui est possible, et de ce qui est convenable. On ne peut pas, et on ne doit pas écrire tout ce qu’on pourrait dire. On ne peut pas, et on ne doit pas dire tout ce qu’on a sur le cœur. Si ce principe s’applique à la communication privée, il semble a fortiori encore plus pertinent pour un texte publié, et d’autant plus si cette publication expose peu ou prou quelque élément de la vie de son auteur, que ce soit ouvertement (autobiographie) ou implicitement dans une fiction, consciemment ou non, volontairement ou non, dans tous ces textes où l’on dévoile toujours ici et là une part de soi.

J’entends déjà les protestations des défenseurs du droit, voire du devoir de l’auteur à la transgression, à l’exposition sans pudeur de ses profondeurs les plus obscures, et au passage de celles de son entourage. J’entends, c’est-à-dire je comprends les arguments de ce point de vue, mais je ne le partage absolument pas. J’ai lu avec un profond sentiment de malaise quelques-unes de ces autobiographies où l’auteur étale avec force détails ses propres fractures, mais aussi celles de ses proches, de sa famille. Je pense par exemple à Rien ne s’oppose à la nuit, de Delphine de Vigan. Je lis ici et là des témoignages de réactions de proches d’auteurs, profondément blessés par de tels écrits, réactions quelquefois rapportées sans aucune pudeur par les dits auteurs eux-mêmes.

Tout cela ne me semble pas sain, et d’autant moins quand ces livres ont du succès et sont encensés par les média, et même et surtout s’ils sont bien écrits. Car ceux qui sont ainsi exposés, mis en cause par des plumes habiles et souvent rendues féroces par le ressentiment, ne sont en général pas en mesure de se défendre à armes égales, ou ne sont plus là pour se défendre du tout, ce qui est peut-être encore pire. De tels ouvrages sont des procès publics où les accusés n’ont pas droit à la parole. L’auteur, conscient sans doute de ce déni flagrant de justice, va jusqu’à chercher la justification a posteriori d’une transgression pas totalement assumée auprès d’un lectorat souvent conquis d’avance par un soigneux battage médiatique. Car bien sûr, cela se vend bien, ce qui ajoute encore à mon malaise.

Certain(e)s autobiographes ont le mérite de poser honnêtement cette question de la transgression. Anne Dejardin, dans La vie en face… Ne vous déplaise expose fort justement ses doutes sur le bien-fondé et les difficultés de ce genre d’exercice, qui pourtant sous sa plume ne tourne nulle part au règlement de comptes. Elle y raconte une lecture publique de Laurence Tardieu (dont je n’ai rien lu) qui semble l’avoir beaucoup impressionnée.

Elle se prête à cet exercice (dont la seule évocation suffirait à tuer dans l’œuf toute envie d’être publiée), qu’elle multiplie et recherche, dit-elle, parce que dans les marques d’amour que les lecteurs lui envoient […] elle peut puiser sa motivation d’écriture et surtout sa justification, elle transgresse, certes, mais pour le bien de ses lecteurs qui ont, dans ce genre de soirée, l’occasion de la remercier.

La transgression dont il s’agit ici, si j’ai bien compris, concerne l’avis du père de la dame, qui s’était opposé à ce qu’elle publie leur histoire, et qui bien sûr n’est pas là pour défendre son point de vue auprès des lecteurs en question (en majorité des lectrices semble-t-il).

Ce récit fait froid dans le dos. Un auteur qui se respecte devrait me semble-t-il se refuser à ce genre d’exercice. Mais, objectera-t-on, ces auteurs avaient besoin de le faire, il fallait que ça sorte, leur écriture est magnifiée car elle vient du fond de leur douleur qui rencontre celle d’un lectorat incapable de l’exprimer. Ce « il fallait que ça sorte » est un argument irrecevable. Je lis dans les nouvelles de ce matin l’histoire d’un gamin de quinze ans qui a poignardé à mort une dame qu’il ne connaissait pas, pour le seul mobile qu’il était en colère et qu’il fallait que ça sorte. Le parallèle en fera peut-être hurler, mais je ne peux m’empêcher de le faire.

Qu’écrire des choses transgressives fasse du bien, je l’entends. Mais entre écrire et publier, il y a un grand pas, qui mérite qu’on y réfléchisse à deux fois avant de le franchir. Il y a mille et une autres façons de régler ses comptes, comme on dit. La musique, la peinture, les arts martiaux, le bénévolat dans les associations humanitaires… voire les services d’un psy en dernier recours. S’il y a eu crime ou délit grave, la justice des hommes existe, avec ses défauts, mais avec au moins sous nos climats ces notions durement acquises que sont le droit à la défense et la présomption d’innocence.

Chaque auteur devrait il me semble se poser sérieusement la question de ces limites. Bien sûr, autobiographique ou pas, toute écriture sincère, quelle que soit sa forme, procède des abîmes et des fractures souterraines de son auteur, la plupart du temps intimement liées, voire inséparables de celles de ses proches, et ce parfois sur plusieurs générations. La littérature est faite il me semble, comme toute forme d’art, pour lancer des passerelles, danser au-dessus de ces gouffres, laisser deviner leurs profondeurs vertigineuses sans se complaire à exposer leur noirceur à la lumière du jour. Du moins c’est cette littérature que j’aime, et à laquelle sans prétention je voudrais contribuer. Elle exige de la prudence, de la vigilance, de la retenue. Au risque sans doute d’une écriture trop surveillée, trop polie pour le goût de l’époque. Quand on marche sur un fil au-dessus de l’abîme, l’équilibre entre la folie sublime et la prudence extrême est difficile à trouver. Et la chute est irrémédiable.

Pour finir sur une note plus légère, on pourrait paraphraser le regretté Pierre Desproges, ou du moins cette formule sur le rire dont personne ne sait plus ni s’il l’a vraiment prononcée ni quel sens il lui donnait vraiment.

– Peut-on tout écrire?
– Oui, mais pas à n’importe qui!

1 réflexion sur « Peut-on tout écrire? »

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