Le catalogue des livres invendables

Elen Brig Koridwen m’est encore une fois source d’inspiration. Sans me lancer dans la paraphrase de sa prose – mieux vaut cent fois lire l’originale – je m’en vais suivre l’un des multiples fils de sa toile à usage des auteurs, trame solide de conseils avisés croisée d’une chaîne serrée de récriminations acerbes contre les éditeurs sans scrupules, les ouvrages ineptes et les lecteurs incultes. Une toile que notre Pénélope tisse inlassablement jour et nuit, en cela plus industrieuse que l’originale, là c’est de la légitime d’Ulysse dont je vous cause, j’espère que vous suivez.

Elen cherche obstinément depuis des années la voie étroite qui permettrait aux livres auto-édités de qualité au moins honnête voire carrément bons, souvent écrits par des auteurs aussi obscurs que méritants, de trouver leur lectorat (pour ne pas employer le vilain mot de marché), sans que les dits lecteurs ne soient obligés de les chercher avec une pince à linge sur le nez sous des tonnes de romance à deux balles, de thrillers glauques, de pornos (pardon, érotiques) du même métal, de resucées de Tolkien et de Rowling, d’auto-biographies larmoyantes et moralisatrices, bref, de tout ce qui se vend.

On l’a bien compris, ce n’est pas le moindre problème des dits ouvrages de qualité que de ne pas être vendus, et ce n’est pas votre serviteur qui dira le contraire. Pour être tout à fait exact, ce problème de la vente, c’est surtout celui de la marmite de l’auteur qui veut vivre de sa plume, car cette marmite n’est pas alimentée par des lecteurs, mais par des acheteurs. Le problème du livre lui-même, ce n’est pas d’être vendu, mais d’être lu.

Que faire? Voici une proposition qui va faire grincer quelques dents sans doute. Admettons que si un livre n’est pas vendu, c’est qu’il n’est pas vendable, du moins dans l’état actuel du marché. Ce n’est pas un bon produit. On me dira que c’est une question de marketing, on peut vendre n’importe quoi si on sait faire, il suffit de regarder les vitrines des librairies pour en être convaincu. Et justement, retournons l’argument. Vu ce qui se vend, est-ce qu’il n’y a pas de quoi être fier d’être l’auteur d’un livre invendable? Et si, au lieu d’essayer de faire passer à tout prix ce bel ouvrage, sur lequel j’ai transpiré et dans lequel je me livre corps et âme, dans les tuyaux nauséabonds de la machine marchande, je lui collais cette étiquette « invendable » comme un label de qualité? Et au lieu d’essayer, en jouant des coudes ou d’autres parties plus ou moins tendres de mon corps, de lui faire sa place dans la vitrine du grand supermarché où je serais aux anges de le voir trôner couvert d’étoiles et de commentaires dithyrambiques pendant une semaine, voire un mois, si je demandais son inscription (gratuite) au catalogue des livres invendables?

Ne cherchez pas, ce catalogue n’existe pas. Et si on le construisait ensemble, ami(e)s auteur(e)s de livres invendables? Je veux bien lui faire une place dans ces pages. Envoyez, toute honte bue, les références de vos enfants chéris, rejetés par les éditeurs, boudés par les blogs, inclassables, hors mode, pourtant tellement bien écrits qu’il faut même parfois sortir le dictionnaire pour les lire, et dont les ventes se comptent sur les doigts d’une main. Quitte à ne pas vendre, autant se tenir chaud.

Attention, on n’entrera pas dans ce catalogue comme dans un moulin sous prétexte qu’on n’a pas vendu. Ce sera comme partout, il y aura de la corruption, du spécial copinage et plus si affinités. Bref, on cooptera après lecture attentive. Et on a dit sérieux, honnête, travailleur. Foin des torchons torchés et de la langue traînée dans la boue au lieu d’être tournée sept fois dans l’encrier. Et tout ce qui appartient à une des catégories vendables mentionnées plus haut, pas de pitié, ce sera NON. Vous avez fait un produit, zou, au supermarché!

Charité bien ordonnée, j’y inscrirai d’office mes Anachroniques, et même les deux livres si personne ne s’y oppose. Je veillerai à ce que Outre-légende soit encore plus invendable que Parure des Songes. C’est promis.

4 réflexions sur « Le catalogue des livres invendables »

  1. Merci, Ewen, tu viens de m’offrir une bonne tranche de rire… Il y a 2 ans, j’avais proposé sur l’un de mes groupes, un peu dans la même veine sans être aussi jusqu’au-boutiste (tu as bien mérité le pompon !) de regrouper ce genre d’ouvrages dans un catalogue intitulé « La littérature pas pour les Nuls ». Mais avec ce genre de propos, je vais encore faire l’objet d’une proposition d’incarcération à perpétuité pour élitisme aggravé, complexe de classe, pulsions fachisantes, mépris de l’humanité laborieuse et autres travers criminels. 😀 Alors que je suis juste désespérée de voir tant d’amis auteurs moisir dans cette géhenne.

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