Notre époque est celle de la prolifération, de l’éclatement, du fractionnement du monde ad libitum. Nous inventons chaque jour de nouvelles choses, et les mots pour les désigner, et les catégories pour tenter de les classer. Dans tous les domaines des sciences et des technologies, la prolifération terminologique est galopante. Gérer les vocabulaires, intégrer chaque jour de nouveaux termes, les changements ou les extensions de sens, l’obsolescence des mots comme des choses qu’ils désignent, est devenu un métier de Sisyphe. La croissance des catalogues, des taxonomies, des index et classifications est un défi permanent à la science bibliothécaire, même avec l’appui massif des technologies de l’information. D’ailleurs ces dernières sont elles-même une des pires sources de prolifération terminologique, et d’obsolescence programmée des outils matériels, logiciels et conceptuels.

Les termes que nous employons sont devenus aussi peu durables que tous les autres objets de notre économie, nous les consommons et les vidons de leur sens par une inflation verbale incessante. Suivant des cycles de vie de plus en plus courts, nos catégories vivent aussi peu de temps que nos téléphones portables, avec les mêmes effets pervers dans les deux cas. Dans ce monde d’apparences, il faut attirer sans cesse l’attention des foules par de nouvelles formules, créer de nouvelles niches de marché à coup de nouveaux concepts plus artificiels et creux les uns que les autres, nouveaux genres et styles littéraires et musicaux, nouvelles audiences, nouvelles tendances, nouvelles thérapies, nouvelles méthodes de gestion ou de développement personnel. Toutes livrées avec leur logorrhée sur papier glacé et sur écrans et applications dédiées. Et bien sûr à la clef, de nouvelles catégories sociales, de nouveaux clivages, de nouvelles divisions, de nouveaux débats.

Nos ressources en mots, tout comme celles de notre planète, sont malheureusement limitées. Quand nous les aurons toutes épuisées et jetées n’importe où après usage, notre langage sera à l’image de notre monde, jonché de débris inutiles, hideux et difficilement recyclables.

Le rôle de la littérature, face à cette inflation verbale et à ses effets dévastateurs, ne serait-il pas de montrer au contraire l’exemple d’un usage durable du langage, en employant les mots dans leur juste sens, en cherchant la concision? Cela ne veut pas dire une attitude arc-boutée sur le passé et refusant toute évolution de la langue. Mais il faut laisser le temps au temps. Les mots ont une histoire, ils prennent de la patine, comme les vieilles pierres ou les vieux meubles, ils accumulent le sens de tous leurs usages, ils savent souvent bien plus de choses que ceux qui les malmènent,  les emploient sans les comprendre avant de les rendre hors d’usage.

Pourtant les mots bien employés, selon le bon usage, ne devraient jamais perdre leur sens, ils devraient au contraire en accumuler d’âge en âge, de génération en génération, à l’image de ces merveilleux caractères chinois qui ont traversé les millénaires, chargés de signification tels de vieux arbres. Puissent-ils conserver intact en nous le souci de calligraphier chaque mot de chaque phrase, autrement dit écrire beau.

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Une réflexion sur “Trop de choses, trop de mots

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