Dans une petite conversation faisant suite à mon billet précédent, une de mes lectrices m’a qualifié de menteur doué. Compliment que j’ai prudemment décliné, ce qui m’a valu en retour un deuxième qualificatif de modeste, que j’ai réfuté cette fois catégoriquement, arguant que l’écriture ne peut être qu’arrogante en dépit de tous les efforts, conscients ou non, pour masquer ce fait derrière gentillesse et simplicité. Je voudrais ici mettre cette chose au point une bonne fois pour toutes.

En effet pourquoi écrire, et en tout cas publier, si on ne prétend pas avoir quelque chose d’un peu neuf, quelque chose de différent, pas nécessairement meilleur que tout ce qui a été écrit depuis des siècles, qui explore quelque recoin encore ignoré du monde ou de l’âme humaine, le raconte d’une façon résolument originale? Une telle prétention, qui peut sembler recevable et après tout limitée, en suppose hélas implicitement une autre, carrément insolente, celle de connaître, d’avoir lu et digéré tout ce qui a été écrit avant soi, tâche proprement inhumaine. Il suffit de consulter l’index d’une grande bibliothèque, ou de consulter les statistiques de parution pour en être convaincu. Qui peut prétendre avoir lu les millions d’ouvrages? On rétorquera, oui mais ce n’est pas nécessaire d’avoir tout lu, il suffit d’avoir lu ce qui est important. Et voilà un autre fond qui s’ouvre dans le tiroir de la mauvaise foi. Qui décide de ce qui est important et de ce qui ne l’est pas? Quelqu’un qui aurait tout lu? Et où le trouvera-t-on, ce lecteur miraculeusement boulimique et arbitre des élégances? Nous revoilà au problème précédent, et au cœur même de l’arrogance aveugle de l’auteur. Il prétend, consciemment ou non, explicitement ou implicitement, avoir lu tout ce qu’il est important d’avoir lu avant de se mettre à écrire.

Le vrai modeste devrait se dire raisonnablement qu’il est impossible de savoir si ce qu’il vient d’écrire est vraiment nouveau, et qu’il est fort probable que dans les millions d’ouvrages déjà imprimés quelqu’un l’a déjà écrit aussi bien, voire mieux, et qu’hélas il n’y a en fait pas grand moyen de le savoir, sauf à passer sa vie dans les bibliothèques, et encore. Il n’ajoutera pas au bruit ambiant de la publication, au mieux si ça lui fait du bien il écrira pour lui-même, pour se purger de ces mots qui lui encombrent les intérieurs.

Et donc, raisonnement par l’absurde, si le modeste renonce prudemment à porter son seau d’eau à la mer, celui qui publie ne l’est pas (modeste). L’arrogance de l’auteur peut être délibérée, portée haut sur un front du génie auto-convaincu, ou fruit d’une naïveté profonde. Le résultat est le même. Entre les deux extrêmes se cachent ceux qui, comme vous amis auteurs et moi-même, ont vaguement conscience de ce sentiment coupable qui les pousse, et le maquillent comme ils peuvent. Certains arrivent à paraître même vraiment gentils, s’excusant presque d’en être arrivés là. On fait semblant de croire à leur bonne volonté, pour qu’ils croient en la nôtre. On est entre gens comme il faut.

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2 réflexions sur “Arrogance de l’auteur

  1. Pour écrire, je crois qu’il faut en soi autant d’arrogance que de modestie, du moins telles que vous les avez définies dans vos deux excellents billets, mais aussi une certaine inconscience.
    J’avais en 2014 soumis deux tribunes à mBS, l’une sur « la rencontre avec la lecture », l’autre sur « le pourquoi de l’écriture ». Deux tribunes qui avaient exigé un certain travail de recherche.
    2014 et 2015 ont représenté deux années au cours desquelles mon engagement auprès de mBS a été assez important. La « stratégie littéraire » de la plateforme était à cette période plus exigeante en termes de contenus, moins focalisée sur les packages de « prêt à porter de l’écriture », et peu favorable aux égo hypertrophiés qui ruinent les débats au prétexte d’une démocratie éditoriale.
    Si le cœur vous en dit, voici les deux liens desdites tribunes.
    http://www.monbestseller.com/page/quy-a-t-il-derriere-le-livre
    http://www.monbestseller.com/page/pourquoi-ecrivons-nous
    Ayant depuis pris de la distance par rapport aux plateformes de publication et leur logique, je me concentre aujourd’hui sur l’écriture, parce que j’aime ça.
    Exercer une activité sans avoir à la raisonner en plan de carrière ni en être dépendant pécuniairement, cela tout en continuant d’apprendre à son propre tempo, reste un must au plan de la qualité de vie intellectuelle.
    Merci encore pour ce billet.

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  2. Merci Hubert pour ces compléments bien utiles. Une inconscience certaine, je suis d’accord! Mais l’arrogance n’est-elle pas souvent qu’un dégât collatéral de l’inconscience?
    Je vais de ce pas lire vos tribunes.

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