Cela fait près d’un demi-siècle (à la louche) que le chinois me travaille (beaucoup), et que je travaille le chinois (un peu), et j’aimerais aujourd’hui vous inciter à faire de même, et pas du tout, en tout cas pas seulement, parce que la Chine est devenue la première puissance économique mondiale. Quand je dis chinois, il ne s’agit pas de la langue véhiculaire nécessaire à la survie dans la jungle de Shanghaï, mais bien des textes, en particulier les textes anciens dits classiques, écrits à l’aide de ce qu’on appelle en français les caractères chinois. L’article de Wikipédia sur le sujet ne dit pas vraiment grand-chose des origines de ce système d’écriture, qui selon les meilleurs spécialistes s’enracine dans un mode très ancien de divination. Les curieux pourront lire avec profit cet article très savant dont je cite ci-dessous le résumé.

L’idéographie chinoise n’est pas née de l’invention d’un système de notation écrite de la langue parlée, mais de la découverte, à la faveur des remarquables perfectionnements de la technique de la scapulomancie (forme de la divination utilisée en Chine au Néolithique), d’un moyen de formuler graphiquement les équations manticologiques (comptes rendus très formalisés des divinations effectuées) pour les enregistrer afin de les étudier. De ce système est sortie une langue graphique, dont, bien plus tard, a été extraite une écriture à proprement parler. 

En clair (j’espère), un caractère chinois n’est pas destiné au départ à transcrire la langue parlée par les hommes, mais à transcrire graphiquement des signes du monde invisible. Sa fonction de transcription du langage parlé ou même d’écriture de textes au sens habituel du terme est plus tardive. De ces origines divinatoires, sans doute oubliées ou inconnues de la plupart des utilisateurs actuels de cette langue, le chinois a gardé la subtilité et la richesse qui font que tout caractère, et a fortiori tout texte les utilisant, est toujours polysémique et sujet à interprétation. La puissance poétique et la compacité de cette langue écrite n’ont d’égale que son esthétique indiscutable, et la culture véhiculée par ces caractères m’a toujours paru de beaucoup préférable à nos philosophies et religions malades depuis plus de deux millénaires d’enflure métaphysique et d’hypertrophie du logos. Au commencement des choses, pas de parole divine fondatrice, pas d’idées incorruptibles, juste des rides à la surface du monde, des lignes de fracture changeantes.

Cette vision du monde est admirablement encapsulée dans les chengyu, ces petits proverbes ou expressions de quatre caractères, dont je vous décortique ici un exemple.

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Ce chengyu qui se lit de gauche à droite wèi rén bù fù met en opposition deux notions toutes deux bien enracinées dans la culture chinoise, l’humanité bienveillante d’une part (le deuxième caractère, rén) et l’abondance de richesses (le quatrième caractère, ). Le premier caractère wèi indique l’intention, la finalité, et le troisième indique la négation. Littéralement : Pour (être) humain (bienveillant), pas d’abondance. Autrement dit, l’humanité est incompatible avec la richesse. Un précepte universel, un éloge de la simplicité, du renoncement, à l’image du vieux sage renonçant aux biens et aux honneurs pour se retirer dans la montagne.

Mais en chinois, rien n’est jamais univoque, et la richesse n’est pas mauvaise en soi. Ce précepte ne dit pas explicitement qu’il soit préférable moralement, selon une distinction absolue du bien et du mal, d’être bienveillant plutôt que d’être riche, il dit simplement que les deux états sont peu compatibles. D’ailleurs on trouve aussi la forme suivante du chengyu.

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Ce qui peut être lu : Si tu veux être riche, ne sois pas bienveillant. Une autre face tout aussi familière apparaît ici, celle du Chinois dur en affaire et fier de son enrichissement. Ces deux formes que nos logiciens appellent contraposées et donc logiquement équivalentes véhiculent deux intentions, deux attitudes que nous dirions opposées mais que les Chinois diront plutôt complémentaires. Bien sûr, en Chine comme ailleurs, la logique est hélas la chose du monde la moins bien partagée, il est facile de confondre condition nécessaire et suffisante. Dès lors on verra des riches tenter d’acheter leur humanité à grand renfort de bonnes œuvres, et des pauvres s’efforcer de devenir riches en faisant fi de leur humanité.

Pour sortir de telles contradictions et des débats qu’elles n’ont pas manqué de susciter chez lez penseurs chinois, une solution radicale est proposée par les taoïstes comme Laozi ou Zhuangzi. Le problème ce n’est pas d’être riche ou d’être bienveillant, le problème c’est l’intention, le wèi. Pour être dans le juste, couler avec le dao, ce n’est pas aux richesses ou à la bienveillance qu’il faut renoncer, mais à l’intention elle-même. Et de recommander de vivre et d’agir sans intention et sans projet précis. Ce 无为 qu’on traduit généralement par « non-agir » peut être aussi traduit par « non-intention ». Cela ne veut pas dire qu’on ne fait rien, mais ce qu’on fait n’est pas guidé par un projet. Là encore, interprétations diverses liées à la polysémie du caractère 为.

Pour conclure, si tout ce qui précède ne vous donne pas envie de vous plonger dans le chinois, l’actualité des préceptes énoncés plus haut est superbement illustrée par cet article récent du Guardian (en anglais), dont la leçon est que, quelles que soient leurs bonnes intentions en matière d’environnement, l’impact écologique des riches est supérieur à celui des pauvres, et que la « croissance verte » est juste un moyen pour les premiers de se donner bonne conscience vis-à-vis des derniers et de la planète en général. Vouloir être bienveillant ne suffit pas pour l’être effectivement.

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