Je suis tombé amoureux du Web il y a un bon quart de siècle. Les amours de la quarantaine sont les plus violents. Je pensais naïvement, et je n’étais pas le seul à l’époque, que l’hypertexte allait permettre de nouvelles formes d’écriture en général et de littérature en particulier, bouleversant les rôles traditionnels de l’auteur et du lecteur. Il y eut effectivement, dans les années 1980 à 2000, quelques écrivains pour se lancer dans l’aventure de l’écriture hypertextuelle. Mais il faut bien reconnaître que le mouvement fut à peu près sans lendemain, et en tout cas qu’il n’entraîna pas une révolution généralisée de la littérature. Qui connait encore aujourd’hui l’existence même de ces tentatives, qui les poursuit encore, qui sait même encore parmi les nouvelles générations nées au tournant du millénaire ce qu’est l’hypertexte? Pour essayer de comprendre les raisons de cet échec, on pourra lire avec profit une excellente analyse de Gaëlle Debaux intitulée L’hypertexte de fiction : le nouveau Nouveau Roman ?

Parmi les nombreuses références, cet article publié en 2013 par le site Wired, sous la plume de Steven Johnson, l’un des fondateurs du magazine Feed, au titre un peu désabusé Why No One Clicked on the Great Hypertext Story. J’en traduis ici un passage.

Ce futur n’advint jamais. Il s’avéra que les espaces de lecture non-linéaire avaient un problème. Ils étaient incroyablement difficiles à écrire. Quand vous essayez d’argumenter ou de raconter une histoire dans laquelle chaque section peut être un point de départ ou un point final, cela crée toute une série de problèmes techniques, le principal étant que vous devez réintroduire les personnages et les concepts dans chaque section. Nous [Feed Magazine] avons réussi d’autres expériences intéressantes à base d’hypertexte. Nous avons annoté des documents et des passages de livres, nous avons conduit des débats à fils de conversation multiples. Mais nous n’avons jamais réussi à publier une véritable fiction à parcours multiples. Ce fut vrai dans les débuts du Web, et cela reste vrai aujourd’hui. Au dernier comptage, on trouve quelque chose comme 30 trillions de pages web, toutes connectées par les axones et les dendrites de l’hypertexte. Combien de ces pages impliquent une véritable mise en récit (storytelling) non-linéaire? Pratiquement aucune.

Feed Magazine a mis les clés sous la porte en 2001. Et l’intérêt pour l’hypertexte de façon générale, même en dehors de son utilisation en littérature, ne cesse de s’émousser au fil des années si on en croit le service Google Trends.

hypertext-gtrend

Paradoxe amer. Le Web qui avait le potentiel de révolutionner la littérature n’a révolutionné que ses supports et son économie, avec l’avènement du numérique et des géants du Web. Les livres les plus vendus en ligne sont hélas on ne peut plus classiques dans leur construction (personnages, intrigues), et souvent de pâles reflets de la grande littérature des XIXème et XXème siècles.

Mais pour continuer sur une note optimiste, je redonne la parole à Steven Johnson qui conclut l’article cité plus haut de la façon suivante.

On peut voir là un échec classique du futurisme. Même ceux d’entre nous qui ont conscience des tendances à long terme ne peuvent prédire les conséquences réelles de ces tendances. Mais il y a une autre morale à l’histoire. Les créateurs des premiers Webzines – Feed, Word, Suck, Hotwired – n’ont peut-être pas transformé le récit de la façon qu’ils avaient imaginée à l’origine. Mais leur enracinement dans la littérature post-moderne les a projetés dans l’expérimentation du médium [NDT : le Web] dans ses premiers jours. De nouvelles possibilités s’ouvrent quand des mondes intellectuels entrent en collision, et à long terme le Web avait besoin des poètes et des philosophes presque autant qu’il avait besoin des codeurs.

La race de ces poètes et philosophes n’est pas morte, d’autant que les premiers artisans du Web sont encore pour beaucoup bien vivants. L’inventeur même du Web, Sir Tim Berners-Lee (un fringant jeune homme de 62 ans), parle volontiers d’ingénierie philosophique. Et d’autres poètes-ingénieurs non moins jeunes et non moins enthousiastes défendent haut la bannière de l’intertextualité, comme Teodora Petkova à qui je laisserai la conclusion (ma traduction, encore une fois).

Tout est connecté. Chaque texte, chaque fil de conversation, qu’elle soit directe ou indirecte à travers des références, commence et finit dans un autre texte ou une autre conversation. Nous sommes des histoires sans fin tentant d’atteindre des suites possibles. 

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