Trop facile d’écrire sur Paris, que ce soit un simple poème ou un roman en trois volumes. Tous les lieux sont tellement pétris d’histoire(s), il suffit d’évoquer un nom pour que surgisse un kaléidoscope d’images et de souvenirs, références artistiques et révolutions pleines d’envolées lyriques, poètes maudits et peintres au ventre creux, grandes amours impossibles et romances à deux sous. Pour l’heureux auteur qui s’est posé là il n’y a quasiment plus rien à faire, ramasser les pièces du puzzle et les réarranger de façon un peu différente, soigner l’éclairage, le public est de toute façon acquis d’avance. Pourquoi donc s’échiner à recréer à grande dépense de jus de cerveau des mondes de fantaisie, essayer à grands frais de transporter le lecteur vers les brumes d’Avalon, les déserts d’Arrakis ou les rivages de Galdur, alors que le décor est tout planté là, libre de droits, sur les quais de la Seine où il n’y a plus qu’à s’asseoir pour écrire dans la lumière dorée d’un après-midi d’octobre, en regardant passer les touristes et les amoureux qui ne demandent qu’à peupler vos pages. Les mots devraient couler ici sous la plume aussi facilement que ces feuilles d’automne charriées avec nonchalance par le fleuve paresseux.

Paris, grand livre toujours ouvert qu’on croit bien connaître, mais dont on n’a finalement en mémoire qu’une collection de vrais faux souvenirs. Ainsi, mes pas ne m’avaient jamais mené au Pont Mirabeau et aujourd’hui je suis passé par là, à moitié par hasard, sans l’ombre d’un chapeau pour saluer comme il faudrait le poète du temps passé et des amours qui ne reviennent, ou l’autre moustachu et sa belle aux ricochets. Il m’a pris un peu au dépourvu, ce fichu pont, car je ne le plaçais pas du tout par là dans ma carte imaginaire de Paris, un pont pour les poètes ça ne pouvait pas se situer dans ces parages où bourgeois et ouvriers se regardent en chiens de faïence d’une rive à l’autre depuis des lustres. Non, je le voyais pas loin du Quartier Latin, qui m’est un peu familier depuis ma vie étudiante et pourtant je ne l’y avais en toute bonne foi jamais vu, une sorte de déni qui m’a duré près d’un demi-siècle, comme quoi le Paris imaginaire a la vie dure et résiste à toutes les attaques de la réalité.

Bref, aujourd’hui je l’ai traversé, ce soi-disant vrai Pont Mirabeau, en venant de la rive droite comme un vieux bourgeois, et je me suis arrêté pour vérifier ce qui passait vraiment sous ces piles qui parait-il, d’ailleurs, sont en forme de bateau, je l’ai appris plus tard, et là en bas je n’ai vu ni couler mes amours ni belle faisant des ricochets, mais des feuilles mortes et une ribambelle d’autres objets flottants non identifiés bien alignés dans le sillage des dites piles, et je me suis imaginé un instant dans la moiteur d’un roman d’aventures sous les tropiques, à la poupe d’un de ces rafiots qui remontent les fleuves d’Afrique ou d’Amérique en direction de sources mythiques et inaccessibles, vibrant sous les soubresauts d’un vieux diesel poussif mais increvable, et ce en dépit du petit vent frais qui contrariait un peu mes divagations tropicales. D’ailleurs quand je me suis retourné vers l’amont, la Tour Eiffel et les façades clinquantes du Front de Seine, le charme était rompu, ces vibrations c’était juste le passage des toupies à béton allant et venant du Port de Javel, ouvrières infatigables de cette ville perpétuellement inachevée depuis deux mille ans. Sur la rive gauche, au bar de L’Apollinaire les ouvriers prenaient leur café debout, couverts de la poussière éternelle des chantiers, comme tous leurs ancêtres tailleurs et charroyeurs de pierres des pyramides du désert et des cathédrales.

Quand ils sont sortis, j’ai pris moi aussi mon petit noir sur le zinc en me disant que ce pont-là était une véritable histoire de faussaire, et qu’il ne remplacerait pas dans mon cœur le vrai pont éternel, celui des poètes qui se situe comme nous le savons tous quelque part au cœur de Paris, entre le Pont Neuf et le Pont des Arts et qu’on ne le trouve que si on y croit, comme le quai 9 3/4 à King’s Cross, et n’en déplaise aux ingénieurs du XIXème finissant et leurs figures de poupe et de proue en bronze pompier casquées d’un siècle de fientes de pigeons, et qui ne se sont toujours pas mises d’accord pour savoir si leur faux pont navigue vers l’amont ou vers l’aval.

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