Contre-indications et effets secondaires notoires : Ce billet peut provoquer des vertiges chez les personnes sensibles, sujettes aux migraines ou acrophobiques. Pour toutes les autres, un café bien tassé à portée de main est recommandé. Ou un verre de votre élixir favori.

Après avoir consacré quelques billets à l’identité de l’auteur et à ses masques et avatars, parlons aujourd’hui des problèmes d’identité du livre lui-même, qui ne sont pas moindres, n’importe quel(le) documentaliste vous le dira. En guise d’introduction vous pouvez prendre le temps de lire au moins partiellement (la fin est assez technique) ce billet qui s’interroge sur le statut ontologique de votre objet favori, et qui commence lui aussi par une mise en garde contre les possibles conséquences vertigineuses de ce genre d’interrogation.

Voici un petit billet de vacances à glisser entre deux pages du livre que vous lisez sur la plage ou à la terrasse d’un café. Le seul danger de ce qui suit étant de ne plus être tout à fait sûr à la fin de ce que vous êtes en train de lire. Vous voilà prévenus, continuez à vos risques et périls ou bien retournez tranquillement à votre lecture de vacances car en icelle bien aultre goust trouverez.

Après ce double avertissement, vous pouvez toujours renoncer à aller plus loin et rester avec Rabelais, ce dont je ne saurais vous faire reproche. Dans la lecture comme en montagne, il faut savoir renoncer quand ça ne passe pas. Mais si le sujet vous titille et si vous lisez l’anglais, ce latin de nos modernes disputeurs en philosophie, vous pourrez ronger plus loin cet os médullaire et peut-être en tirer la substantifique mouelle en allant fouiller dans cette série de réflexions du même auteur sur les dix mille êtres et toutes les façons de (ne pas) les nommer, le rivage mouvant des choses, l’inconstance des termes, sans doute bien mieux appréhendée par les anciens chinois que par les philosophes grecs et leurs modernes héritiers s’obstinant à proclamer avec obstination et arrogance la toute-puissance du Logos. Mais je m’égare.

Revenons au livre, donc, et à son incertitude ontologique, sur un exemple. J’ai sur mes étagères un exemplaire unique en papier broché de « Parure des Songes ». Il est unique aujourd’hui parce que c’est le premier et (à ma connaissance au moment où j’écris ces lignes) le seul jamais imprimé, un miracle permis par les plates-formes d’auto-édition qui permettent l’impression à la demande, même pour un seul exemplaire. Mais celui-là restera unique d’une autre façon jusqu’à ce qu’il tombe en poussière et s’efface de toutes les mémoires, humains et machines confondues. C’est en effet une version provisoire, à mi-chemin du gué des relectures et corrections, que j’ai commandée pour tester la qualité du service de fabrication de Bookelis. Cet exemplaire contient par exemple un chapitre supprimé par la suite, et de nombreuses corrections et polissages le rendent différent en bien des points de la version actuelle. Qui le trouverait sur les rayons d’une bibliothèque ou dans un carton parmi d’autres exemplaires futurs non encore imprimés, avec le même titre, le même auteur, la même couverture, le même format, bref les mêmes métadonnées, pourrait le prendre en toute innocence pour le même livre. Ce n’est pas vraiment le même, mais en est-ce vraiment un autre?

La facilité avec laquelle l’auto-édition permet aujourd’hui de modifier et rendre disponible instantanément et sans préavis une nouvelle version d’un livre, est la porte ouverte à la multiplication à l’infini de ces versions. Si vous avez téléchargé le livre avant-hier, ce n’est plus tout à fait le même aujourd’hui. J’ai détecté hier deux ou trois coquilles mineures (une lettre oubliée, un article manquant, un « à » qui devait être un « a ») et j’ai mis en ligne une version corrigée. Seul un lecteur extrêmement attentif, un champion du jeu des sept erreurs, ou une machine, pourrait détecter cette différence. Là encore, est-ce toujours le même livre? Au bout de combien de telles modifications pourra-t-on dire que c’est un autre livre? Autant demander combien de grains de sable il faut enlever à un tas pour que ce ne soit plus le même tas, ni même encore un tas digne de ce nom ou juste une poignée ou une pincée ou plus rien du tout, ou combien de modifications il faut apporter à une maison pour que ce ne soit plus la même maison.

Il est bon ainsi de se poser ainsi de temps à autre la question de la limite des choses. Et bien se garder d’y répondre de façon définitive. Si on veut se guérir du vertige que cette question ontologique ouverte peut provoquer, ce n’est pas en bâtissant des lignes de séparation toujours arbitraires, mais bel bien en se jetant avec délectation dans ce vide comme nous le recommandent les maîtres du zen, pour l’expérimenter sans chercher d’appui. Ce que nous faisons en fait à chaque fois que nous ouvrons un livre, ignorant si ce que nous allons trouver à l’intérieur, tel le chat de Schrödinger, est mort ou vivant. Nous savons bien que tel livre vivant pour tel lecteur qui résonne avec lui dès la première ligne sera lettre morte pour tel autre qui le fermera au bout de trois pages. Et ce livre que j’avais laissé tomber en baillant au bout de deux chapitres il y a dix ans me révèle aujourd’hui des trésors insoupçonnés et je le dévore jusqu’au bout. Je dis dans ce cas que c’est moi qui ai changé, et pas le livre. Comment en être vraiment certain?

Pour aller plus loin dans le parallèle avec la mécanique quantique, et en amont de la lecture, l’écriture elle-même constitue une sorte de réduction du paquet d’ondes du livre tel qu’il est dans les limbes de l’imagination de l’auteur, superposition infinie d’états plus ou moins probables et globalement incohérents, variantes de l’intrigue et du plan, des personnages, du style, des images, des dialogues, des descriptions … Comme il faut bien qu’à la fin le livre soit écrit et lu, il y a des choix qui se font, et l’infinité des possibles se réduit à un seul, le texte se pose de façon unique sur l’écran de la page, exactement comme le paquet d’ondes de la mécanique quantique se réduit dans l’observation à une valeur unique.

Quel dommage, pourrait-on dire. Et si les progrès technologiques, et en particulier ceux dont nous parlions récemment à propos des chroniqueuses artificielles, permettaient que cette réduction ne se fasse pas au moment de l’écriture, côté serveur (pour employer une métaphore du Web), mais au moment de la lecture, autrement dit côté client. Ou mieux, qu’elle se fasse par une négociation de contenu entre le serveur et le client, du même type que celle qui décide de la langue de la page Web que vous consultez, de son affichage pour un ordinateur, une tablette ou un smartphone, de la configuration de vos flux selon votre préférences utilisateur et vos paramètres de confidentialité (sur une page de réseau social par exemple).

Vous êtes perdu? C’est normal sauf si vous barbotez dans les technologies du Web. Revenons à l’exemple. Supposons un scénario à peine de fiction et qui parait réalisable dans les dix à vingt années qui viennent, voire plus tôt. Un assistant à l’écriture permet à l’auteur de stocker dans la mémoire de la machine toutes les variantes qu’il garde d’habitude dans sa tête ou dans des notes qu’il finira par jeter. Dans un stade un peu plus évolué, l’assistant à l’écriture sera même capable d’inventer lui-même ces variantes, avec ou sans la validation de l’auteur humain. Le lecteur est de son côté lui aussi muni d’un assistant connaissant ses lectures passées, ses goûts et ses envies du moment, une version ultra-sophistiquée de votre profil Amazon actuel si vous en avez un. Le dialogue entre ces deux assistants, analogue au dialogue client-serveur dans la négociation de contenu, permettra d’écrire à la volée et à la demande, dans le style de l’auteur acquis par apprentissage profond (deep learning), une version unique du roman, totalement individualisée pour ce lecteur unique à l’instant de la commande, et que l’auteur (humain) ne lira sans doute jamais. Le livre deviendrait alors un véritable objet quantique, ne se manifestant dans un état donné parmi une infinité de possibles qu’au moment où le lecteur l’observe. Le livre dont Schrödinger aurait rêvé.

Même dans le cas d’un tel scénario, qu’on peut espérer ou redouter, chaque version d’un livre ne sera toujours qu’un parmi une infinité de récits plausibles de la superposition d’états contradictoires qui peuplent les songes de l’auteur, souvent pas très différents de ceux du sommeil paradoxal. L’auteur rêve ses personnages, et son écriture n’est finalement qu’une parure de ses songes, plus ou moins bien ciselée et crédible. Mais ça, c’est raconté dans le livre, alors je vous laisse le découvrir si ce n’est déjà fait.

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2 réflexions sur “Le livre de Schrödinger

  1. Brillante et tout à fait utile, cette réflexion quantique sur la création. Et si, au-delà de celui qui l’écrit (notion qui pourrait, en effet, devenir abstraite), un livre n’existait que pour celui qui le lit ?…
    Bravo, Ewen, et merci.
    Bien amicalement,
    Elen

    Aimé par 1 personne

  2. Ah mais oui, tout à fait! Dans l’une des interprétations « pures et dures » de la mécanique quantique, les choses n’existent que dans la mesure où on les observe, et c’est cette observation qui décide (de façon aléatoire) de l’aspect qu’elles présentent (par exemple onde ou corpuscule). Donc, oui, vu avec ces lunettes-là, le livre n’existe que pour celui qui le lit. Et c’est à chaque fois une existence particulière.
    Mais l’auteur est lui même le premier lecteur de sa pensée, ou de ses songes, donc écriture et lecture ne sont que deux façons complémentaires de faire venir le livre à l’existence. Et ce d’autant plus que les lecteurs sont mis dans la boucle de la création, chose de plus en plus normale dans le contexte de l’auto-édition et des plates-forme de partage.
    Donc, plus que jamais, le livre est co-création des auteurs et des lecteurs, et la frontière entre les uns et les autres est de plus en plus poreuse. Qui s’en plaindra?

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